L'homme avec un drapeau du Danemark

Assis tranquillement dans le bus qui m'emmenait au métro, je fus distrait de ma lecture par un gars derrière moi.

─ Qu'est-ce que c'est que ce chauffeur ? disait-il à voix haute. L'as-tu vu comme elle chauffe ?

Personne ne lui donnait la réplique, de sorte que j'en conclus qu'il était seul. J'essayai de reprendre ma lecture de La peste d'Albert Camus quand je l'entendis marmonner encore :

─ C'est quoi, ce chauffeur ? Elle brette, elle brette...

Dans un bus rempli à pleine capacité, il ne faut qu'un seul individu pour vous pourrir la vie. Je me retournai pour le regarder. Cheveux courts mais désordonnés, t-shirt à manches longues d'une propreté douteuse, pantalons de jogging, aussi noirs que le t-shirt, et enfin, des chaussures noires aussi, sans lacets et dont la saleté était évidente. Dans sa bouche, il tenait un drapeau du Danemark... comme s'il avait décidé ce matin de jouer les portes étendards de ce petit pays scandinave. La Coupe du monde débutant dans quelques jours, je me suis dit qu'il s'agissait peut-être d'un partisan de l'équipe de ce pays. Mais non, ça ne collait pas. Comment un demeuré dans son genre pourrait s'impliquer dans un événement qui, d'ailleurs, n'a pas encore débuté ?

L'homme a continué à marmonner pendant tout le trajet. Il ne faisait pas montre d'agressivité, mais, vous savez, avec ces gens-là, on ne sait jamais. Pour dire la vérité, ce que je n'aimais pas, c'est qu'il était assis juste derrière moi... Du coup, je me suis rappelé qu'il y a quelques années, dans un bus de Saskatchewan ou d'Alberta, un type avait décapité un homme assis juste devant lui... Alors, que faire ?

Juste au moment où je me posais cette question récurrente, une femme entre deux âges monta dans le bus. La dame avait un ventre rebondi, mais j'ignorais si elle était enceinte ou simplement en surcharge pondérale. Toujours est-il que j'en ai profité pour lui céder ma place. Quand je me suis levé, elle se montra surprise par mon geste. Peut-être s'était-elle demandé pourquoi un petit vieux dans mon genre lui cédait sa place.

─ Non, ça ira, m'a-t-elle dit.

Mais je m'étais déjà levé et, dans un geste d'une élégance notable, je lui dis, sur un ton péremptoire qui n'autorisait aucune réplique :

- Je vous en prie, madame.

Et je me suis éloigné du débile léger avec soulagement, tout en me jugeant lâche d'abandonner cette femme à une décapitation éventuelle....

Debout, les mains posées sur le poteau métallique, j'observais l'homme à la dérobée. Franchement, il craignait, bien que son marmonnement se fit plus indicible au fur et à mesure que l'on s'approchait du métro.

Pendant tout ce temps, il tenait toujours l'embout de son petit drapeau danois entre ses lèvres, comme s'il fumait une cigarette.

Nous arrivâmes enfin au métro. Je le suivis, heureux de me retrouver derrière lui pour une fois. Une fois les tourniquets passés, il prit à gauche vers les wagons de queue. Je pris évidemment la direction opposée, heureux d'avoir échappé à ce fou dont j'ignorais toujours le degré de dangerosité.

En sortant à la station Berri-UQAM, je croisai la dame enceinte (ou simplement grosse, je ne le sais pas), constatant avec soulagement qu'elle avait toujours une tête sur les épaules...


2021-10-15

Ce texte est également diffusé sur la plateforme Short Édition depuis le 29 septembre 2021.

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