Messages

Affichage des messages du 2014

Céline, ce pays perdu

 Une fois assise sur ce vieux banc du bord de l’eau, cet espace contigu au presbytère de l’église Saint-Enfant-Jésus où nous avions coutume de nous retrouver, le 15 septembre de chaque année se terminant par le nombre 7 – une fois tous les dix ans, donc –, Céline me dit : « Tu as beaucoup voyagé… – Non, Céline, je n’ai pas voyagé : j’ai vécu ailleurs, c’est tout. C’est très différent, tu sais, comme perspective, de vivre ailleurs. Quand tu voyages, tu ne quittes pas ton pays pour un autre, car tu sais que tu y reviendras dans deux ou trois semaines, alors que, quand tu vis ailleurs, cet ailleurs devient ton ici, c’est-à-dire ton pays, distinct du pays originel que tu laisses derrière toi, sans savoir quand tu y retourneras. Et quand tu y reviens, pour des vacances ou pour voir la famille, tu te rends rapidement compte que ce pays qui t’a vu naître, ce pays où tu as connu tes premières amours, ce pays-là, en somme, ce n’est plus ton pays et, au bout de deux semaines, parfois moins, tu a

A ma dernière heure

À ma dernière heure, Je tournerai mon regard à l'intérieur de moi Et je me demanderai, pour la première et la dernière fois : Pourquoi ai-je vécu en fin de compte ? Et, dans un dernier souffle, Je me désolerai de la seule réponse qui me viendra à l'esprit : Pour rien. Et j’accueillerai la fin de ma vie, Qui n’a pas su tenir sa promesse, Comme une libération. De toi seule j’apporterai une caresse. De toi seule je retiendrai le nom.

Le fleuve indifférent

Mon frère est parti. Je suis au bord de l'eau où je suis venu en vélo. Il fait chaud. Je regarde le fleuve qui coule devant moi, indifférent aux malheurs du monde. Je pense à la Syrie, je pense à l'Irak, je pense au Bangladesh, trois pays maudits par les dieux. Je pense aux pauvres, aux déshérités, à ceux qui subsistent dans les fosses à déchets de Nairobi ou de Calcutta. Je pense à tout cela en me disant « Que puis-je faire? » tandis que le fleuve coule devant moi, indifférent aux plaintes incessantes de la planète. Puis je pense à Gaza, je pense à la Libye, je pense à Centrafrique. Je pense à tout cela en vain, assis en face du grand fleuve qui coule devant moi. Mon amie m'a quitté. Je suis au bord de l'eau où je suis venu à pied via le cimetière au fond duquel mes parents reposent en paix. Il fait froid. Je regarde le fleuve qui coule devant moi, indifférent aux troubles qui m'agitent. Je pense à ma belle amie, je pense à ses promesses d'amour, je pense à son

Au milieu de mes souvenirs

 À Pierre Serge Gagnon avec lequel j'aurais pu partager de nombreux souvenirs, si seulement, si... Je me tiens debout au milieu de mes souvenirs Relisant les mots tendres, les mots si gentils, Les paroles de ces hommes et femmes qui, pour la plupart, M'ont oublié, abandonné et trahi. Je les ai pourtant aimés, ces amis. Pour eux, je me suis donné sans compter Dans un élan de fraternité... Mais aussi… je les ai tenus loin de moi, à l'écart. Pendant des années de vie, loin, dans d'autres pays. Voilà pourquoi je ne peux pas leur en vouloir. Je me tiens debout au milieu de mes souvenirs. Pourquoi ai-je entrepris de trier, d'archiver Toutes ces images dont personne n'a cure ? Il y a longtemps qu'elle est terminée, l'aventure. Il y a longtemps que la source s'est tarie Que faute de bois le feu est devenu cendre. Et moi, tout comme les rêves de décembre, Vifs, froids, il ne me reste plus qu'à mourir. Je me tiens debout au milieu de mes souvenirs. Des écl

J.-S. Bach : la cantate Ich habe genug (BWV82)

Image
Ich habe genug est sans aucun doute la cantate la plus célèbre de Jean-Sébastien Bach. Composée pour la fête de la Purification de Marie, elle est traduite en français par « J'en ai bien assez » par Jean-Pierre Grivois (voir le site Web dédié aux cantates de Bach ) mais ailleurs, notamment dans le livret accompagnant l'Intégrale des œuvres de Bach chez Brilliant Classics, elle est plutôt traduite par « J'ai ce qu'il me faut » ou encore par « Je suis comblé ». Cette cantate figure généralement au répertoire de tout basse qui se respecte. Il en existe aussi une version pour soprano dans laquelle la flûte s’est substituée au hautbois. Peu importe qu'elle soit chantée par une voix baryton, basse ou soprano, Ich habe genug n'en demeure pas moins une cantate fort belle soutenue par une instrumentation sobre: hautbois (sauf pour la version soprano), cordes et basse continue. Sa ligne mélodique, d'une grande pureté, vous envoûte dès la première écoute. En tout cas

A visage découvert

Je les ai vus ce soir à visage découvert Discutant entre eux, levant bien haut leurs verres Remplis de vin, de liqueur ou de bière Avec le souci constant d’assurer leurs arrières Je les ai vus ce soir à visage découvert Me saluant à peine en raison de leur rang Même si certains d'entre eux me doivent leur carrière Hiérarchie oblige au monde des pédants Je les ai vus ce soir à visage découvert Lents comme tortue, agités comme lièvre M'ignorant superbement en vidant leurs verres Traces coulissantes aux commissures des lèvres Je les ai vus ce soir à visage découvert Dévorant goulûment des petits canapés Comme si depuis des jours ils n'avaient rien mangé Eux qui se nourrissent pourtant aux buffets ouverts Je les ai vus ce soir à visage découvert Gommés des titres ronflants du vide de leur vie Rongés par l’ambition à jamais inassouvie Comme une bande de loups entrant dans un pré vert Je les ai vus ce soir à visage découvert Souffrant de les envier avec au cœur la honte De tous c

Puzzle (casse-tête)

Image
Dans le Wiktionnaire , on peut lire que le puzzle (casse-tête au Québec) est « un jeu de patience composé de petites pièces à contours irréguliers que l’on doit assembler pour reconstituer une image ». Il y a quelques années, une amie m’a avoué son incompréhension quand je lui ai révélé que j’étais un adepte de la pratique du puzzle. » Quoi ? Tu fais des puzzles ? Comment fais-tu pour trouver le temps avec tes deux emplois et tes activités d’éditeur ? Sans compter tes amis et ta famille, car, si je me souviens bien, tu as une famille, non ?  - Le temps n’est pas un problème à prendre en compte, lui ai-je répondu. Il est doté d’une propriété qui lui confère une sorte d’élasticité qui varie en fonction des individus, d’où sa valeur toute relative. As-tu déjà remarqué que, moins on en a, plus on fait des choses ? Et puis, je dors peu, comme tu sais… » Ce à quoi, elle a rétorqué : « Va pour le temps… N’empêche que le puzzle est une activité complètement stupide. Comment peux-tu t’adonner à

Illico

Selon le Petit Robert (1987), illico est une forme familière de sur-le-champ, donc aussitôt, immédiatement. Contrairement à la plupart des mots de la langue française que j’ai appris au cours de ma vie, ce mot a une certaine résonance à mes oreilles, sans doute parce que je suis en mesure de dater son emploi. En effet, quand j’étais étudiant au collège, une amie de Repentigny – une ville de banlieue à l’est de l’île de Montréal – m’a fait connaître San-Antonio, pseudonyme de Frédéric Dard, auteur prolifique de romans policiers qui se distinguait par l’utilisation massive de l’argot français dans ses romans. Il y a bien longtemps que je ne lis plus cet auteur qui ne représente plus d’intérêt pour moi, mais l’emploi du mot illico , appris de lui, est resté, de toute évidence, puisque je l’ai utilisé récemment dans un échange de courriels avec Marie-Anne Chabin, une archiviste française. Pour un Français, il s’agit sans doute d’une faute puisque l’emploi de mots familiers dans une corres